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vendredi, 17 août 2007

Les Oubliettes

C’est à petits pas réguliers qu’elle avance, toujours à l’aide de sa marchette. De temps à autre, elle s’accorde une pause et jette un œil aux alentours. Cette fois, rien à voir sinon un clochard, assis sur un banc, mangeant, à même le sac, des tranches de pain blanc sandwich. Il les roule en boules et se les fourre dans la gueule en mastiquant mollement, se faisant aller la mâchoire comme un vieux bovin désabusé. Il en a d’ailleurs le regard ; les paupières larges, lourdes d’amertume et de désillusions.

Ennuyée, elle reprend son chemin, sans lever les pieds, comme toujours, en faisant glisser ses semelles usées sur la grise céramique du Mail Saint-Roch.

Ses rhumatismes ne lui permettent plus grand loisir. Oh... du temps où elle était encore jeune, j’imagine qu’elle avait bien autre chose à faire que de déambuler, désœuvrée, dans ce genre d’endroit. Mais aujourd'hui, cela doit bien être tout ce qui lui reste pour occuper ses fins de semaines. Et voir du monde. Même si ceux qu’elle croise n’ont pas toujours de quoi lui remonter le moral. Toutefois, à son âge, et après les déboires d’une vie remplie comme semble l’avoir été jadis la sienne, il faut dire qu’elle a pris un peu de cet air amorphe, elle aussi. Mais elle essaie manifestement, comme elle peut, de lutter contre le temps qui passe et lui bouffe cruellement tout ce qui reste de jeunesse dans la moindre de ses cellules. Elle en meurt, on dirait, à petit feu.

«C’est la vie», dit-on. Moi, je dis plutôt que c’est la mort. Elle s’installe, sournoisement, jusqu’au jour où elle a raison de nous. Cependant, selon toute vraisemblance, la vieille femme que j’observe en lorgnant par-dessus les pages de mon livre, depuis mon banc au milieu du Mail, lutte, sans relâche, contre elle. Elle s’accroche à ce qu’elle peut pour continuer de vivre, même dans l’illusion, ou encore les souvenirs, puisqu’ils sont notre seul recours contre le temps qui passe toujours trop vite.

Malgré son visage aujourd'hui émacié elle n’en est pas moins coquette. Elle essaie de redonner un peu de couleur à son teint blême. Seulement, à son insu, le rose fuchsia fuit constamment par les stries creusées dans le pourtour de ses lèvres minces.

Aujourd’hui, comme tous les samedis, elle fait sa promenade dans le couloir du Mail. Le dos courbé, elle poursuit paisiblement sa route en tenant, dans l’une de ses mains noueuses et tavelées, un verre à café rempli de petits gobelets de crème et de sachets de sucre vides. Elle s’en va les jeter à la poubelle, juste là-bas, à côté des téléphones publics.

Au moment où elle passe devant le comptoir du service de sécurité, entouré de verre, les deux jeunes agents qui se trouvent à l’intérieur la saluent familièrement. Elle les connait. Elle les croise souvent. Ils savent son nom ; elle connait les leurs. Quand elle les voit, cela semble lui procurer un vent de fraicheur. Un vent de jeunesse qui lui souffle délicatement sur le visage, comme une douce caresse.

Il est vrai qu’ils ont belle allure, les deux jeunes hommes. L’un, châtain, a la mâchoire large et la silhouette robuste, et l’autre, plus élancé, dévoile un regard céruléen dès qu’il lève les paupières. Je me prends à imaginer qu’elle puisse en rêver la nuit, tant il semble la bouleverser, ce regard envoûtant, qui lui rappelle peut-être –qui sait ?- celui de son premier amour.

Elle les observe. Leurs mouvements, leurs expressions, leurs postures, tout révèle en eux des charmes virils qui ne manquent pas de la troubler.

Leurs salutations lui redonnent de l’énergie. Elle ne peut s’empêcher d’exprimer haut et fort la joie que lui procure cette rencontre, renouvelée chaque samedi. Sa voix éraillée et chevrotante détonne entre les murs du Mail, lui rappelant sitôt son vieil âge, elle qui, l’espace de quelques secondes, avait pourtant retrouvé les joies de sa jeunesse rien que par le charme sous lequel elle se trouve toujours devant leurs sourires enjôleurs.

Seulement, cette fois, en levant le bras pour les saluer vigoureusement à son tour, elle oublie ce que retiennent ses doigts crochus et laisse tomber le verre à café dont le contenu s’étale malencontreusement au sol. L’allégresse fait place à la désolation. Comme elle se trouve bête ! Et comme elle est contrariée, maintenant, par ce précoce intermède à la discussion qui s’annonçait à peine !

Elle se penche, péniblement, afin de ramasser le dégât tout en tentant, inquiète, de garder le contact avec les deux jeunes hommes qui derrière le comptoir vitré ne semblent pas avoir conscience de l’incident. L’un se préparant vraisemblablement à prendre la relève de l’autre, elle les voit qui échangent un trousseau de clés, et quelques informations, avant de réaliser qu’elle aurait bien besoin d’aide. Celui qui paraît le plus jeune des deux sort finalement de la guérite pour la rejoindre alors qu’elle s’apprête à recueillir le dernier sachet de sucre. Réalisant qu’il arrive trop tard pour être vraiment utile, il place toutefois sa large main sur son épaule en lui demandant si tout va bien. Elle s’empresse, bien sûr, de le rassurer… et c’est alors qu’il lui offre l’un de ses sourires les plus ensorceleurs avant de s’en retourner déjà, au grand désarroi de la vieille, derrière le comptoir. Elle reste sans voix devant cette beauté évanescente.

Elle reprend promptement les appuis de sa marchette et avance jusqu’à la grande vitre derrière laquelle la beauté et la jeunesse de l’agent de sécurité lui sont redevenues inaccessibles.

Elle frappe, frénétiquement, de son poing fragile, pour attirer l’attention des deux charmeurs.

Elle tente, en causant très fort, de renouer avec eux la discussion, au travers l’obstacle translucide. Mais ils entendent mal l’ampleur de sa déception.

Elle entreprend alors de longer patiemment l’enceinte pour se rendre jusqu’à la porte, en arrêtant de temps à autre pour se reposer, et en leur adressant des surnoms affectueux en guise d’appât, désespérant d’arriver enfin à l’entrée de cet abri où elle souhaite renouer des liens avec eux.

Ils ne savent pas, non... ils ne savent pas... eux qui, derrière cette détestable vitrine, paradent innocemment l’éclat de leur jeunesse, à quel point leur beauté la remue, et ravive, dans sa mémoire, des instants de plaisirs charnels que jamais plus... jamais plus, elle ne goûtera parce que sa chair, maintenant, a été dévastée par de trop nombreuses années et puis que ses os sont désormais toujours près de se rompre. Elle n’a plus, depuis longtemps déjà, ni les attraits de la séduction, ni la souplesse des jeunes gazelles qui permet de cambrer les reins sous la prise d’un mâle auquel on se livre tout entière, abandonnée aux ivresses dans les draps d’un lit défait.

Un jour, oui, elle a sans aucun doute été jolie et remplie de grâces juvéniles. Sa peau devait être alors encore bien douce, comme une pêche. Sa longue chevelure odorante devait descendre en pointes, comme un grand voile, jusque sur les tendres aréoles de ses seins.

Elle apercevait alors, je suppose, dans le regard affamé des hommes, les feux qu’elle allumait. Elle s’en amusait sans doute. Jouait peut-être aussi, parfois, les pyromanes. Elle avait, tout autant qu’eux j’imagine, les yeux brûlants de désirs insatiables mais ne devait céder, toutefois, qu’aux seuls hommes qui parvenaient à la séduire et se donnait alors avec toute la fougue et la volupté d’une femme qui aime à être femme, dans toutes ses dimensions, dans les bras d’un homme. Maintenant, elle paie pour ses délits de sensualité, condamnée qu’elle est aux afflictions de la vieillesse.

Ah... comme ils semblent ignorer, ces deux protecteurs de la forteresse où la jeunesse se réfugie hors de sa portée, combien de temps s’est écoulé depuis le dernier jour où un regard d’homme s’est posé sur elle avec envie. Ils ne savent pas non plus à quand remonte la dernière fois où elle s’est blottie contre le torse d’un homme à la peau chaude et enivrante ; quand, pour la dernière fois, sa blanche poitrine s’est gonflée de plaisir sous la caresse de paumes masculines. Ils n’imaginent pas... trop occupés qu’ils sont, sans en avoir toutefois conscience, à vivre toutes les potentialités de leur jeune âge. Elle, c’est en siècles qu’elle calcule le temps qui la sépare de cette époque révolue.

Ces jeunes gardiens de la cage de verre peuvent-ils seulement percevoir, au fond de son œil de charbon, ce feu encore mal éteint ? Sa braise est encore chaude. Mais ils ne connaissent pas son drame, à elle, qui se trouve prisonnière de ce corps flétri.

Ils ne savent pas, comme elle le sait maintenant, et comme je l’observe à l’instant, avec chagrin, que c’est dans la geôle du regard que perdure notre éternelle jeunesse.


Copyright 2005 © Nadia Gosselin

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